« Dans une société où les connaissances évoluent plus vite que les métiers eux-mêmes, la véritable sécurité professionnelle ne réside peut-être plus dans ce que nous savons déjà, mais dans notre capacité à continuer d'apprendre. »
Jamais les parcours professionnels n'ont été aussi mouvants. Les transitions se multiplient, les métiers se transforment, les organisations se réinventent sous l'effet des innovations technologiques, des transitions écologiques, des évolutions démographiques et des nouvelles attentes des salariés. Cette accélération bouleverse profondément les repères sur lesquels les carrières se sont construites pendant plusieurs décennies.
Longtemps, le diplôme constituait un passeport relativement durable vers l'emploi. Les connaissances acquises au cours de la formation initiale permettaient d'exercer un métier dont les contours évoluaient lentement. L'expérience venait ensuite enrichir progressivement les compétences jusqu'à construire une expertise reconnue. Cette représentation rassurante du développement professionnel ne correspond plus à la réalité contemporaine.
Aujourd'hui, la compétence ne peut plus être pensée comme un capital définitivement acquis. Elle devient un processus permanent de construction, de reconstruction et parfois même de déconstruction. Les individus ne sont plus seulement invités à apprendre ; ils doivent apprendre à apprendre, apprendre à désapprendre et apprendre à reconstruire leurs connaissances dans des contextes nouveaux.
Cette évolution conduit à déplacer profondément notre regard. La question n'est plus uniquement de savoir quelles compétences possède une personne, mais dans quelle mesure elle est capable de continuer à développer ses compétences tout au long de sa vie.
Cette idée est au cœur des travaux de Philippe Carré, professeur émérite en sciences de l'éducation, qui introduit le concept d'apprenance comme une disposition durable à apprendre dans toutes les situations de la vie. Derrière ce concept se dessine une conception profondément renouvelée du développement professionnel, dans laquelle l'apprentissage ne relève plus uniquement de la formation mais devient une manière d'habiter son parcours.
De plus, les neurosciences apportent aujourd'hui un éclairage particulièrement intéressant à cette réflexion. Les recherches menées depuis une trentaine d'années sur la plasticité cérébrale montrent que le cerveau humain conserve, tout au long de la vie, une remarquable capacité à modifier son organisation en fonction des expériences vécues. Cette découverte scientifique vient conforter l'idée que le développement professionnel ne dépend pas seulement des opportunités offertes par l'environnement, mais également de la manière dont chacun mobilise ses ressources cognitives, émotionnelles et relationnelles pour apprendre.
Les sciences de l'éducation et les neurosciences n'abordent cependant pas les mêmes questions. Les premières s'intéressent aux conditions dans lesquelles un individu construit des savoirs, développe son autonomie et donne du sens à ses apprentissages. Les secondes cherchent à comprendre les mécanismes cérébraux qui rendent ces apprentissages possibles. L'une éclaire la dimension pédagogique et sociale du développement humain ; l'autre en révèle les fondements biologiques. Ensemble, elles offrent une compréhension particulièrement féconde des trajectoires professionnelles contemporaines.
Cette lecture croisée permet également de renouveler notre regard sur le bilan de compétences. Trop souvent réduit à un dispositif d'orientation ou de reconversion, celui-ci apparaît, à la lumière des travaux scientifiques, comme un véritable espace d'apprentissage, de réflexivité et de développement du pouvoir d'agir. Plus qu'un simple inventaire des compétences, il devient un processus par lequel une personne réinterprète son expérience, redonne du sens à son parcours et construit les conditions de son évolution future.
L'apprenance : une nouvelle manière de penser le développement professionnel
Lorsque Philippe Carré publie L'Apprenance en 2005, il ne propose pas seulement un nouveau concept destiné aux chercheurs en sciences de l'éducation. Il invite à un véritable changement de paradigme.
Pendant longtemps, les politiques de formation se sont principalement intéressées aux dispositifs permettant de transmettre des connaissances. L'apprenant apparaissait comme le bénéficiaire d'une action de formation organisée par une institution ou par son employeur. Cette représentation, héritée d'une conception relativement scolaire de l'apprentissage, demeure encore très présente dans de nombreuses organisations.
Or, Philippe Carré montre que cette vision devient insuffisante dans une société où les connaissances se renouvellent continuellement. L'apprenance ne désigne pas un savoir supplémentaire. Elle ne correspond pas davantage à une compétence technique particulière. Elle renvoie à une disposition intérieure, relativement stable, qui conduit une personne à considérer chaque expérience comme une occasion potentielle d'apprendre. Cette distinction est essentielle.
Deux salariés occupant des fonctions comparables peuvent être confrontés aux mêmes évolutions organisationnelles, suivre les mêmes formations et disposer d'une expérience similaire. Pourtant, leurs trajectoires professionnelles pourront diverger profondément. L'un développera progressivement de nouvelles compétences, saisira les opportunités qui se présentent et construira un parcours riche de transformations. L'autre aura davantage tendance à reproduire les pratiques déjà maîtrisées et éprouvera plus de difficultés à s'adapter aux changements.
La différence ne réside pas uniquement dans leurs connaissances initiales. Elle réside dans leur rapport à l'apprentissage.
L'apprenance devient alors une compétence invisible. Elle ne figure sur aucun curriculum vitae, n'apparaît dans aucun référentiel métier et ne fait généralement l'objet d'aucune évaluation formelle. Pourtant, elle conditionne la capacité d'une personne à évoluer durablement dans un environnement professionnel complexe.
Cette réflexion rejoint les analyses développées par Edgar Morin, pour qui la connaissance ne peut être réduite à l'accumulation d'informations. Comprendre suppose d'établir des liens, de contextualiser les savoirs et de penser la complexité. Dans un monde caractérisé par l'incertitude, apprendre devient moins une question de mémorisation qu'une capacité à relier, interpréter et transformer les expériences.
Cette approche transforme profondément notre conception des compétences professionnelles. Être compétent ne consiste plus uniquement à maîtriser des procédures ou à mobiliser des connaissances stabilisées. C'est également développer une disposition permanente à interroger sa pratique, à intégrer de nouvelles informations et à construire continuellement son expertise.
Les travaux de Donald Schön prolongeront d'ailleurs cette réflexion en montrant que l'expérience n'est véritablement formatrice qu'à la condition de devenir objet de réflexion. Ce n'est pas l'action elle-même qui produit l'apprentissage, mais le retour réflexif sur cette action. L'expérience, lorsqu'elle n'est jamais analysée, risque au contraire de renforcer des habitudes parfois inadaptées.
L'apprenance apparaît ainsi comme une articulation permanente entre expérience, réflexion et transformation.
Elle constitue probablement la compétence la plus stratégique dans les organisations contemporaines.
Lorsqu’apprendre devient une question de sens
Si Philippe Carré invite à considérer l'apprenance comme une disposition à apprendre tout au long de la vie, Bernard Charlot nous conduit à interroger une question plus fondamentale encore : pourquoi apprenons-nous ?
Cette interrogation peut sembler évidente. Pourtant, elle marque une rupture importante avec les approches traditionnelles de la formation. Pendant longtemps, les recherches se sont essentiellement intéressées aux contenus à transmettre, aux méthodes pédagogiques ou aux conditions d'acquisition des connaissances. Bernard Charlot déplace la focale. Pour lui, apprendre n'est jamais un acte purement cognitif. Chaque apprentissage traduit une relation singulière qu'un individu entretient avec lui-même, avec les autres et avec le monde.
À travers le concept de rapport au savoir, Charlot montre que les savoirs n'ont pas de valeur en eux-mêmes. Ils prennent sens parce qu'ils répondent à une histoire, à une aspiration ou à un projet. Deux personnes placées dans une situation identique ne construiront pas nécessairement les mêmes apprentissages, parce qu'elles n'attribueront pas la même signification à ce qu'elles vivent. Cette lecture est particulièrement éclairante dans le champ du développement professionnel.
Lorsqu'une personne entreprend un bilan de compétences, sa demande semble souvent porter sur une évolution de carrière, une reconversion ou un projet de formation. Pourtant, derrière ces objectifs explicites se cachent fréquemment des questions beaucoup plus profondes.
Pourquoi ai-je perdu le sentiment d'être utile ? Pourquoi mon travail ne me ressemble-t-il plus ? Pourquoi ai-je le sentiment d'avoir cessé d'apprendre ?
Ces interrogations ne relèvent pas uniquement de la gestion des compétences. Elles traduisent une évolution du rapport que la personne entretient avec son activité professionnelle. Le travail n'est plus seulement un lieu de production. Il devient également un espace dans lequel se construit l'identité.
Cette perspective rejoint les analyses de Claude Dubar, pour qui l'identité professionnelle se construit continuellement à travers les expériences vécues, les interactions sociales et les reconnaissances obtenues. L'identité n'est jamais définitivement acquise ; elle se transforme au fil des parcours, des réussites, mais aussi des ruptures.
Ainsi, lorsqu'un salarié affirme qu'il ne se reconnaît plus dans son métier, il ne décrit pas seulement une insatisfaction professionnelle. Il exprime souvent un décalage entre l'identité qu'il s'est progressivement construite et les conditions dans lesquelles il exerce désormais son activité.
Le bilan de compétences prend alors une autre dimension. Il ne consiste plus uniquement à rechercher un métier plus adapté. Il devient un espace où la personne peut revisiter son histoire professionnelle afin de comprendre comment elle s'est construite, ce qui l'a motivée, ce qui lui a permis de grandir et ce qui, au contraire, a progressivement réduit son engagement. Cette démarche relève pleinement des sciences de l'éducation. Elle s'intéresse moins aux réponses qu'à la manière dont les personnes élaborent progressivement leurs propres réponses.
Les neurosciences confirment que le sens favorise l'apprentissage
Pendant longtemps, les neurosciences se sont principalement intéressées aux mécanismes biologiques de la mémoire et de l'apprentissage. Les recherches contemporaines proposent une vision beaucoup plus intégrée du fonctionnement cérébral. Les travaux de Mary Helen Immordino-Yang occupent une place importante dans cette évolution. En étudiant les liens entre émotions, cognition et apprentissage, cette chercheuse montre que l'émotion ne constitue pas un simple accompagnement de l'activité intellectuelle. Elle participe directement à la construction des connaissances.
Autrement dit, nous n'apprenons pas malgré nos émotions. Nous apprenons grâce à elles. Cette affirmation rejoint de manière remarquable les intuitions développées depuis plusieurs décennies par les sciences de l'éducation. Lorsqu'un apprentissage fait sens pour une personne, plusieurs réseaux cérébraux sont simultanément mobilisés. L'attention devient plus soutenue, la mémorisation plus durable et les nouvelles connaissances s'intègrent plus facilement aux savoirs déjà construits. À l'inverse, un apprentissage vécu comme dénué de sens mobilise beaucoup moins efficacement ces mécanismes.
Les recherches de Stanislas Dehaene montrent que l'apprentissage repose notamment sur quatre piliers : l'attention, l'engagement actif, le retour d'information et la consolidation. Or, chacun de ces piliers est profondément influencé par la motivation de l'apprenant. Nous retrouvons ici une convergence particulièrement féconde entre neurosciences et sciences de l'éducation.
Bernard Charlot explique pourquoi une personne s'engage dans un apprentissage. Stanislas Dehaene explique comment cet apprentissage est progressivement consolidé par le cerveau. L'un éclaire la dimension existentielle de l'apprentissage. L'autre en décrit les mécanismes neurocognitifs. Loin de s'opposer, ces deux approches se complètent. Elles montrent que l'apprentissage humain ne peut être réduit ni à un processus biologique, ni à un phénomène exclusivement social. Il résulte d'une interaction permanente entre le cerveau, les émotions, les expériences vécues et les contextes dans lesquels elles prennent sens.
Antonio Damasio : les émotions au cœur des décisions professionnelles
Cette articulation devient encore plus évidente lorsque l'on s'intéresse aux travaux d'Antonio Damasio.
Pendant longtemps, la pensée occidentale a opposé raison et émotion. Les décisions rationnelles étaient supposées résulter d'une mise à distance des affects. Les émotions étaient considérées comme des perturbations susceptibles de fausser le jugement. Les recherches de Damasio remettent profondément en question cette représentation. À travers sa théorie des marqueurs somatiques, il montre que les émotions constituent un système d'aide à la décision particulièrement sophistiqué. Elles permettent au cerveau d'évaluer rapidement la pertinence de certaines options à partir des expériences passées.
Autrement dit, les émotions ne s'opposent pas à la raison. Elles orientent le raisonnement. Cette découverte éclaire de nombreuses situations rencontrées lors d'un bilan de compétences. Il n'est pas rare qu'une personne dispose objectivement de toutes les ressources nécessaires pour évoluer professionnellement sans parvenir à prendre une décision. Le problème ne réside pas toujours dans un manque d'informations. Il peut provenir d'un conflit beaucoup plus profond entre différentes représentations de soi, différentes valeurs ou différentes expériences émotionnelles.
Le rôle de l'accompagnement ne consiste donc pas à convaincre. Il consiste à permettre à la personne d'expliciter progressivement ce qui fait réellement sens pour elle. Cette posture est essentielle. Elle distingue une logique de conseil, dans laquelle un expert apporte des réponses, d'une logique d'accompagnement, dans laquelle le professionnel crée les conditions permettant à la personne de construire ses propres décisions. Cette conception rejoint pleinement les valeurs défendues par Fasseth Conseil.
Accompagner ne signifie pas orienter. Accompagner consiste à développer l'autonomie de la personne afin qu'elle puisse exercer pleinement son pouvoir d'agir.
L'apprenance comme levier de sécurité professionnelle
À la lumière de ces travaux, la notion de sécurité professionnelle mérite elle aussi d'être réinterrogée. Pendant longtemps, cette sécurité reposait principalement sur la stabilité de l'emploi, le niveau de qualification ou l'ancienneté. Aujourd'hui, ces repères demeurent importants, mais ils ne suffisent plus. Les organisations évoluent rapidement. Les métiers se transforment. Les compétences attendues changent parfois en quelques années. Dans ce contexte, la véritable sécurité ne réside plus uniquement dans les compétences acquises. Elle réside dans la capacité à continuer d'apprendre, à transférer ses compétences, à développer de nouvelles ressources et à reconstruire du sens face aux évolutions de son environnement. L'apprenance devient ainsi une compétence stratégique. Non parce qu'elle protège des changements. Mais parce qu'elle permet de les traverser avec davantage de discernement, de confiance et de capacité d'action.
C'est précisément cette dynamique que le bilan de compétences peut soutenir lorsqu'il est conçu comme un espace de développement professionnel plutôt que comme un simple outil d'orientation.
De l'expérience à l'apprentissage : pourquoi la réflexivité est devenue une compétence professionnelle
Dans les organisations, l'expérience est souvent considérée comme une garantie de compétence. L'ancienneté, le nombre de projets réalisés ou encore la diversité des situations rencontrées sont fréquemment utilisés comme des indicateurs du niveau d'expertise d'un professionnel. Cette représentation repose sur une idée largement partagée : l'expérience produirait naturellement des compétences. Les sciences de l'éducation invitent pourtant à nuancer cette affirmation.
Donald Schön est l'un des premiers chercheurs à avoir montré que l'expérience ne devient formatrice qu'à la condition d'être interrogée. Dans son ouvrage The Reflective Practitioner publié en 1983, il distingue l'action elle-même de la réflexion sur l'action. Un professionnel peut répéter pendant vingt ans les mêmes gestes sans jamais développer de nouvelles compétences. À l'inverse, une expérience relativement courte peut devenir profondément structurante lorsqu'elle fait l'objet d'un travail d'analyse permettant d'en comprendre les mécanismes, les réussites et les difficultés.
Cette distinction est fondamentale dans le champ du développement professionnel. Les parcours ne construisent pas automatiquement des compétences. Ils construisent des compétences lorsque les individus parviennent à transformer leur expérience en connaissance sur eux-mêmes, sur leur manière d'agir et sur leur environnement professionnel.
Pierre Vermersch prolongera cette réflexion avec la méthode de l'entretien d'explicitation. Ses travaux montrent qu'une grande partie de nos savoir-faire demeure implicite. Nous savons agir sans toujours savoir expliquer comment nous agissons. Cette connaissance incorporée constitue une richesse considérable, mais elle reste souvent inaccessible tant qu'un travail d'accompagnement ne permet pas de la rendre consciente.
Cette perspective éclaire de nombreuses situations rencontrées lors des bilans de compétences. En effet, il n'est pas rare qu'une personne affirme ne plus avoir de compétences particulières, notamment après une période de chômage, un épuisement professionnel ou plusieurs années passées dans la même fonction. Pourtant, au fil des entretiens, apparaissent progressivement des compétences d'analyse, de coordination, de négociation, de médiation, d'organisation ou encore d'innovation que la personne mobilise quotidiennement sans les identifier comme telles.
L'accompagnement ne consiste donc pas à créer des compétences. Il consiste d'abord à révéler celles qui existent déjà.
Cette idée rejoint les travaux de Guy Le Boterf, pour qui la compétence ne réside pas uniquement dans les ressources possédées par un individu, mais dans sa capacité à les mobiliser de manière pertinente dans une situation donnée. Les connaissances, les savoir-faire, les expériences ou les qualités personnelles ne deviennent véritablement des compétences qu'à travers leur mobilisation dans l'action.
Le bilan de compétences prend alors une dimension particulière. Il ne vise pas seulement à inventorier les ressources d'une personne. Il cherche à comprendre comment ces ressources ont été construites, dans quels contextes elles se sont développées et comment elles pourront être transférées vers de nouvelles situations professionnelles. Cette démarche relève pleinement de la réflexivité. Elle permet à la personne de devenir progressivement experte de son propre parcours.
Le cerveau apprend lorsqu'il comprend ce qu'il fait
Les neurosciences apportent un éclairage particulièrement intéressant à cette réflexion. Les travaux de Stanislas Dehaene montrent que l'apprentissage ne correspond pas à un simple enregistrement d'informations. Il repose sur un processus actif au cours duquel le cerveau formule des hypothèses, les confronte à la réalité, détecte les erreurs puis ajuste progressivement ses représentations. L'erreur, longtemps perçue comme un échec, devient alors un mécanisme fondamental de l'apprentissage. Chaque fois que notre cerveau identifie un écart entre ce qu'il avait anticipé et ce qu'il observe réellement, il modifie progressivement ses connexions neuronales. Ce phénomène constitue l'un des fondements de la plasticité cérébrale.
Cette découverte scientifique rejoint de manière remarquable les analyses développées par Donald Schön. Réfléchir sur son expérience revient précisément à rendre visibles ces écarts entre ce que nous pensions faire, ce que nous avons effectivement réalisé et ce que nous pourrions faire différemment.
Autrement dit, la réflexivité nourrit directement les mécanismes neurobiologiques de l'apprentissage. Cette articulation entre sciences de l'éducation et neurosciences présente un intérêt majeur pour l'accompagnement des parcours professionnels. Elle montre que le développement des compétences ne dépend pas uniquement de la quantité d'expériences accumulées, mais de la qualité de l'analyse réalisée sur ces expériences. Le cerveau apprend davantage lorsqu'il comprend. Comprendre suppose de prendre du recul. Prendre du recul suppose de disposer d'un espace suffisamment sécurisant pour réfléchir.
Cette idée nous conduit à un autre apport majeur des neurosciences : le rôle de la sécurité psychologique dans les apprentissages.
La sécurité psychologique : une condition de l'apprentissage
Les recherches contemporaines montrent que notre cerveau n'apprend pas de la même manière selon qu'il se sent en sécurité ou en situation de menace. Les travaux d'Antonio Damasio, de Joseph LeDoux ou encore de Richard Davidson convergent sur ce point.
Lorsqu'un individu perçoit une situation comme menaçante, les systèmes cérébraux impliqués dans la vigilance et la protection mobilisent une part importante des ressources cognitives. Cette réaction est parfaitement adaptée lorsqu'il s'agit de faire face à un danger immédiat. En revanche, elle devient beaucoup moins efficace lorsqu'il s'agit d'analyser une situation complexe, d'imaginer de nouvelles solutions ou de prendre des décisions engageant l'avenir. Autrement dit, un cerveau préoccupé par sa propre sécurité mobilise plus difficilement les fonctions associées à la créativité, à la planification ou à la réflexion stratégique.
Cette observation éclaire de nombreuses situations rencontrées lors des transitions professionnelles. Une personne confrontée à un licenciement, à une perte de sens, à un conflit professionnel ou à un épuisement psychologique ne manque pas nécessairement de compétences. Elle évolue souvent dans un état émotionnel qui limite momentanément sa capacité à mobiliser pleinement ses ressources.
L'accompagnement prend alors une fonction essentielle. Avant même de rechercher un nouveau projet professionnel, il s'agit de restaurer les conditions permettant à la personne de penser son avenir avec suffisamment de disponibilité cognitive. Cette dimension est parfois sous-estimée dans les dispositifs d'accompagnement. Pourtant, elle constitue probablement l'une des conditions les plus importantes de leur efficacité.
Chez Fasseth Conseil, cette observation prend une résonance particulière. L'accompagnement ne consiste pas uniquement à transmettre des outils ou à administrer des questionnaires. Il consiste à créer un espace où la personne peut progressivement retrouver une sécurité psychologique suffisante pour analyser son expérience, reconnaître ses ressources, élaborer de nouvelles hypothèses et redevenir pleinement acteur de son parcours. Ce climat de confiance n'est pas un élément accessoire de l'accompagnement. Il en constitue l'une des conditions fondamentales.
Les sciences de l'éducation nous montrent que l'apprentissage suppose une implication du sujet. Les neurosciences montrent que cette implication dépend largement de la qualité de l'environnement dans lequel elle se construit. Ces deux disciplines convergent ainsi vers une même conclusion : apprendre, évoluer et décider nécessitent avant tout des conditions favorables à l'exercice de la réflexion.
Le développement professionnel ne se décrète pas : il se construit
L'une des limites des discours contemporains sur l'employabilité réside dans la tendance à faire peser sur les individus l'entière responsabilité de leur évolution professionnelle. Les injonctions à développer ses compétences, à devenir agile, à se former en permanence ou à sortir de sa zone de confort laissent parfois entendre que chacun serait seul responsable de son adaptation aux mutations du travail. Les sciences de l'éducation proposent une lecture beaucoup plus nuancée.
Philippe Meirieu rappelle que l'apprentissage ne peut jamais être réduit à une simple volonté individuelle. Apprendre suppose une rencontre entre un sujet, un environnement et un accompagnement capable de créer les conditions favorables au développement. Le rôle du formateur, de l'accompagnateur ou du conseiller n'est pas de transmettre des réponses toutes faites, mais de construire un cadre dans lequel la personne pourra progressivement élaborer les siennes.
Cette conception rejoint profondément la philosophie du bilan de compétences lorsqu'il est envisagé comme un processus de développement et non comme une expertise destinée à déterminer un projet professionnel.
Accompagner ne consiste pas à dire à une personne ce qu'elle devrait faire. Accompagner consiste à lui permettre de comprendre ce qu'elle est désormais capable de construire. Cette distinction peut sembler subtile. Elle modifie pourtant radicalement la posture de l'accompagnateur.
Dans une logique prescriptive, l'expert détient les réponses. Dans une logique éducative, il crée les conditions permettant à la personne de développer son autonomie.
Cette conception est également au cœur des travaux de Jacques Ardoino, pour qui toute démarche d'accompagnement implique de reconnaître la complexité des situations humaines. Les trajectoires professionnelles ne peuvent être réduites à une succession de compétences, de diplômes ou de fonctions occupées. Elles sont traversées par des histoires personnelles, des appartenances sociales, des rencontres, des ruptures, des aspirations et des contextes organisationnels qui interagissent en permanence.
Le bilan de compétences devient alors un espace où cette complexité peut être pensée sans être simplifiée.
Le travail, un lieu de développement… mais aussi de fragilisation
Cette réflexion conduit naturellement à s'intéresser au travail lui-même. Pendant longtemps, les recherches sur les compétences se sont principalement concentrées sur les individus. Pourtant, les travaux de psychologie du travail montrent que les organisations exercent une influence considérable sur les possibilités de développement professionnel.
Yves Clot rappelle que le travail ne se résume jamais aux tâches prescrites. Entre ce qui est demandé, ce qui est réellement réalisé et ce que le professionnel aurait souhaité faire, existe un espace de tension permanent. C'est précisément dans cet espace que se construit l'expérience professionnelle. Lorsque le travail permet d'exercer son intelligence, de coopérer, de prendre des initiatives et de débattre de la qualité du travail réalisé, il devient un puissant facteur de développement.
À l'inverse, lorsque les marges de manœuvre se réduisent, que les procédures prennent le pas sur le jugement professionnel ou que les contraintes organisationnelles empêchent de réaliser un travail jugé de qualité, le travail peut progressivement devenir une source de souffrance.
Christophe Dejours développera cette idée en montrant que la souffrance au travail ne provient pas uniquement de la charge de travail ou du stress. Elle naît également de l'impossibilité de faire un travail dont on puisse être fier. Lorsque les salariés ne peuvent plus mobiliser leur intelligence professionnelle, lorsqu'ils ne reconnaissent plus le sens de leur activité ou lorsqu'ils ne reçoivent plus la reconnaissance de leurs pairs, leur identité professionnelle peut progressivement se fragiliser. Cette analyse apporte un éclairage précieux sur de nombreux bilans de compétences.
Les personnes qui s’engagent dans cette démarche ne souhaitent pas toujours changer de métier. Elles cherchent souvent à retrouver les conditions qui leur permettront d'exercer pleinement leur métier. La question devient alors moins : « Quel métier choisir ? » que : « Dans quelles conditions puis-je continuer à développer mon potentiel ? » Cette nuance est essentielle. Elle déplace la réflexion du choix d'un poste vers les conditions d'exercice de l'activité.
Les organisations apprennent-elles autant que les individus ?
Cette interrogation ouvre une autre perspective. Si les individus apprennent, les organisations apprennent-elles également ?
Peter Senge répond positivement à cette question en développant le concept d'organisation apprenante. Selon lui, la performance durable d'une organisation dépend de sa capacité collective à apprendre, à partager les connaissances et à remettre en question ses propres représentations.
Cette approche est prolongée par Amy Edmondson à travers ses travaux sur la sécurité psychologique. Ses recherches montrent que les équipes les plus performantes ne sont pas celles qui commettent le moins d'erreurs. Elles sont celles où les erreurs peuvent être reconnues, analysées et discutées sans crainte de jugement ou de sanction. La sécurité psychologique devient ainsi une condition essentielle de l'apprentissage collectif. Cette notion fait directement écho aux travaux des neurosciences.
Lorsqu'un individu se sent menacé, une partie importante de ses ressources cognitives est mobilisée par les mécanismes de vigilance. Les capacités d'analyse, de créativité et de coopération diminuent progressivement. À l'inverse, un environnement sécurisant favorise l'exploration, l'expérimentation et l'innovation.
Le parallèle avec le bilan de compétences apparaît ici particulièrement intéressant. Un accompagnement de qualité ne consiste pas uniquement à proposer des outils d'analyse. Il consiste à créer un espace dans lequel la personne peut penser librement son parcours, exprimer ses doutes, explorer différentes hypothèses sans craindre d'être jugée et construire progressivement de nouvelles perspectives. Ce climat relationnel n'est pas un simple confort. Il constitue une condition scientifique de l'apprentissage.
Les neurosciences, la psychologie du travail et les sciences de l'éducation convergent aujourd'hui largement sur ce point.
Développer le pouvoir d'agir : une finalité plus qu'un objectif
À mesure que les recherches se développent, une idée s'impose progressivement : accompagner une personne ne consiste pas à résoudre un problème ponctuel. Il s'agit de renforcer durablement sa capacité à faire face aux situations futures.
C'est ici qu'intervient la notion de pouvoir d'agir. Cette expression est aujourd'hui largement utilisée. Pourtant, elle mérite d'être précisée. Le pouvoir d'agir ne désigne pas une simple capacité à prendre des décisions. Il renvoie à la possibilité, pour une personne, de comprendre les situations auxquelles elle est confrontée, de mobiliser ses ressources, d'exercer son jugement et de construire des réponses adaptées à un contexte toujours singulier.
Albert Bandura apporte ici un éclairage décisif avec le concept de sentiment d'efficacité personnelle. Selon lui, la manière dont une personne évalue sa propre capacité à agir influence directement ses comportements. Une personne convaincue qu'elle pourra faire face aux difficultés s'engagera plus facilement dans de nouveaux apprentissages, persévérera davantage face aux obstacles et développera progressivement de nouvelles compétences.
Le sentiment d'efficacité personnelle ne repose cependant pas sur une simple confiance en soi. Il se construit à partir des expériences réussies, de la reconnaissance, de l'observation d'autrui et de l'accompagnement.
Le bilan de compétences participe précisément à cette reconstruction. En revisitant son parcours, la personne découvre souvent qu'elle possède déjà des ressources qu'elle ne percevait plus. Elle prend conscience des apprentissages réalisés, des compétences développées et des capacités mobilisées dans des contextes parfois très différents. Ce changement de regard transforme progressivement la représentation qu'elle a d'elle-même. Ce n'est plus uniquement son projet qui évolue. C'est son rapport à ses propres capacités, à sa propre valeur.
Penser la complexité pour accompagner les parcours professionnels
À travers les travaux de Philippe Carré, Bernard Charlot, Donald Schön, Jack Mezirow, Guy Le Boterf, Albert Bandura ou encore Pierre Vermersch, une idée s'impose progressivement : le développement professionnel ne peut être réduit à une accumulation de compétences. Il constitue un processus beaucoup plus complexe, dans lequel interagissent les apprentissages, les expériences, les émotions, les relations sociales, les organisations et les représentations que chacun construit de lui-même.
Cette conception trouve un prolongement particulièrement fécond dans la pensée d'Edgar Morin. Pour Morin, comprendre une situation suppose de renoncer aux explications simplificatrices. La réalité est complexe parce qu'elle résulte d'interactions permanentes entre de multiples dimensions qui ne peuvent être comprises séparément. L'individu influence son environnement autant qu'il en est influencé. Les organisations transforment les personnes, mais les personnes transforment également les organisations. Les apprentissages modifient les pratiques, tandis que les pratiques produisent de nouveaux apprentissages.
Cette pensée de la complexité nous invite à dépasser une vision linéaire des parcours professionnels. Une évolution de carrière ne résulte jamais d'une seule cause. Une perte de motivation ne traduit pas uniquement un manque d'engagement. Une reconversion ne répond pas exclusivement à une aspiration nouvelle.
Chaque trajectoire est le produit d'une histoire personnelle, d'un environnement professionnel, d'une identité en construction, de rencontres, d'événements parfois imprévus, mais aussi d'une capacité plus ou moins développée à donner du sens à l'expérience. C'est précisément pourquoi le bilan de compétences ne peut être envisagé comme une simple démarche d'orientation. Il constitue un espace où cette complexité peut être explorée sans être réduite à quelques réponses standardisées.
Cette approche est aujourd'hui confortée par les neurosciences. En effet, les recherches récentes montrent que notre cerveau ne prend jamais une décision en mobilisant un seul processus cognitif. Les systèmes impliqués dans la mémoire, l'attention, les émotions, la projection dans l'avenir, les interactions sociales ou encore la régulation émotionnelle fonctionnent en permanence de manière coordonnée. Décider, apprendre ou changer ne relève donc jamais d'un mécanisme isolé. Ces processus émergent d'une activité cérébrale distribuée, profondément influencée par l'environnement dans lequel évolue la personne. Autrement dit, les neurosciences confirment aujourd'hui ce que les sciences de l'éducation défendent depuis plusieurs décennies : le développement humain est un phénomène systémique.
Cette convergence est particulièrement intéressante ; les sciences de l'éducation expliquent pourquoi il est nécessaire de créer des espaces de réflexion, de dialogue et de construction de sens. Les neurosciences montrent pourquoi ces espaces favorisent effectivement les apprentissages, la prise de décision et la capacité d'adaptation.
Les deux disciplines se rejoignent ainsi autour d'une même conviction : apprendre ne consiste pas uniquement à acquérir des connaissances. Apprendre, c'est transformer progressivement la manière dont nous comprenons le monde, les autres et nous-mêmes.
Le bilan de compétences : un dispositif de développement du pouvoir d'agir
Cette lecture conduit à repenser profondément la finalité du bilan de compétences. La réglementation définit le bilan comme une démarche permettant d'analyser ses compétences, ses aptitudes et ses motivations afin de construire un projet professionnel ou de formation. Cette définition est indispensable. Elle constitue le cadre juridique du dispositif. Elle ne dit cependant pas tout de ce qui se joue au cours d'un accompagnement.
À la lumière des sciences de l'éducation et des neurosciences, le bilan apparaît également comme un véritable dispositif de développement professionnel. Il constitue un espace de réflexivité au sens de Donald Schön, dans lequel l'expérience devient source d'apprentissage. Il favorise l'apprenance décrite par Philippe Carré en développant la capacité à apprendre de son propre parcours. Il contribue à reconstruire le rapport au savoir analysé par Bernard Charlot en permettant à la personne de redonner du sens à son activité. Il peut devenir un apprentissage transformateur au sens de Jack Mezirow lorsque la réflexion conduit à modifier durablement les représentations que l'on entretient à propos de soi-même et de son avenir. Il participe, enfin, au développement du sentiment d'efficacité personnelle conceptualisé par Albert Bandura en révélant des ressources souvent devenues invisibles pour la personne elle-même.
Les neurosciences apportent une compréhension complémentaire de ces mécanismes. La réflexivité favorise la consolidation des apprentissages. Le sens renforce l'engagement attentionnel. Les émotions orientent les décisions. La sécurité psychologique facilite la mobilisation des ressources cognitives. La plasticité cérébrale permet l'évolution tout au long de la vie.
Pris isolément, chacun de ces apports éclaire une facette du développement professionnel. Mis en dialogue, ils dessinent une vision profondément renouvelée du bilan de compétences. Celui-ci ne consiste plus seulement à identifier un projet. Il devient alors un processus de développement de l'autonomie.
L'approche de Fasseth Conseil : accompagner sans prescrire
Cette conception influe profondément la pratique de Fasseth Conseil. Nous ne considérons pas le bilan de compétences comme une prestation destinée à déterminer un métier idéal. Nous le concevons comme un processus de co-construction permettant à chaque personne de redevenir pleinement actrice de son évolution professionnelle. Notre rôle n'est pas d'apporter des réponses toutes faites. Il consiste à créer les conditions favorables à la réflexion, à l'analyse et à la prise de décision.
Les sciences de l'éducation nous rappellent que nul ne peut apprendre à la place d'un autre. Les neurosciences montrent que nul ne peut décider durablement sous la contrainte ou dans l'insécurité.
Ces deux disciplines convergent vers une même exigence éthique : reconnaître la personne comme sujet de son propre développement. Cette posture guide notre manière d'accompagner. Elle suppose une écoute authentique, une rigueur méthodologique, un cadre sécurisant et une conviction profonde : chacun possède les ressources nécessaires pour construire son parcours, à condition de disposer du temps, des outils et de l'accompagnement permettant de les révéler.
Le bilan de compétences ne crée pas un potentiel qui n'existerait pas. Il permet d'en prendre conscience.
Dans un monde où les métiers évoluent plus rapidement que les repères qui les structuraient autrefois, la véritable sécurité professionnelle ne repose probablement plus sur la stabilité des fonctions occupées ni sur la seule accumulation de compétences techniques. Elle réside dans la capacité à apprendre, à analyser son expérience, à donner du sens aux transformations que l'on traverse et à continuer de construire son parcours avec discernement.
L'apprenance apparaît ainsi comme une compétence fondatrice. Elle ne garantit pas que les changements seront faciles. Elle permet en revanche de les envisager comme des occasions de développement plutôt que comme de simples ruptures.
Les sciences de l'éducation nous rappellent que l'apprentissage est d'abord une aventure humaine. Les neurosciences montrent que cette aventure transforme durablement notre cerveau. Entre ces deux regards se dessine une même ambition : permettre à chacun de développer son pouvoir d'agir dans un monde devenu plus complexe.
C'est cette ambition qui guide l'action de Fasseth Conseil. Parce qu'accompagner une trajectoire professionnelle ne consiste pas uniquement à préparer un changement de métier. Il s'agit avant tout d'aider une personne à mieux comprendre son parcours pour construire, avec lucidité et autonomie, la suite de son histoire professionnelle.
« © Marylène ROCHER – 17 juillet 2026. Tous droits réservés. Toute reproduction, même partielle, est interdite sans autorisation écrite de l’auteur. »
Bibliographie
Bandura, A. (2007). Auto-efficacité : Le sentiment d'efficacité personnelle (J. Lecomte, Trad.). De Boeck. (Ouvrage original publié en 1997)
Carré, P. (2005). L'apprenance : Vers un nouveau rapport au savoir. Dunod.
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